De l’abstrait au concret

photo-portrait-svialQuatre questions à Stéphane Vial, à l’occasion de la parution du Court traité du design

1°) Après un premier livre sur Kierkegaard (Kierkegaard, écrire ou mourir, PUF, 2007), où vous interrogiez la graphomanie du penseur danois, vous publiez aujourd’hui un Court traité du design, premier du genre. Quel cheminement vous a conduit à entamer un tel ouvrage ?

Le même cheminement que celui qui m’avait déjà conduit de la philosophie à la psychologie, et que je résumerai en disant : le passage de l’abstrait au concret. De la spéculation philosophique pure à l’observation clinique étayée, tel est le premier chemin, celui qui mène à Kierkegaard, écrire ou mourir, un livre qui est avant tout, à la lumière de la psychanalyse, une lecture clinique du journal intime d’un philosophe, et non une (énième) lecture critique de sa pensée. De la spéculation philosophique pure à la philosophie appliquée, tel est le second chemin, celui qui mène au Court traité du design…, un livre qui entend appliquer la philosophie à un objet concret des temps présents, correspondant à un secteur tangible de la vie sociale. Il faut dire que je me suis un peu éloigné de la “douce narcose” de l’abstraction métaphysique, pour reprendre une expression de Freud. Petit rectificatif au passage : je préfère parler d’hypergraphie plutôt que de graphomanie à propos de Kierkegaard. C’est l’une des thèses de mon livre.

2°) Le design est devenue une pratique de création omniprésente. Pour autant, à vous lire, on dirait que vous lui refusez le privilège de statut qu’il prétend réclamer, dans le même temps où vous lui reconnaissez sa singularité. Quelle est donc votre propre relation au design ?

Pratique de création ne veut pas dire pratique artistique, même si on a tendance en France à faire l’amalgame. Ce que je refuse, c’est de considérer le designer comme un artiste. Mais je ne lui refuse en rien le privilège d’être un créateur. Au contraire. Mais il faut bien comprendre qu’il ne crée pas comme un artiste. Contrairement à l’art, le design est “fondamentalement autre chose que de l’expression de soi”, comme le dit à juste titre le designer japonais Kenya Hara. Il a pour origine la société et consiste à résoudre des problèmes. Et ça change tout le processus créatif. C’est pourquoi l’artiste crée des “œuvres” alors que le designer fait des “projets”.

3°) Dans Kierkegaard, écrire ou mourir, vous interrogiez les obsessions du penseur à travers sa pulsion d’écriture.DSCN2577 Dans le Court traité du design, notre obsession pour les objets. Peut-on dire que, ce qui vous intéresse, dans les deux cas, est d’interroger les pratiques de création comme des symptômes ?

Interroger les pratiques de création, oui. Vous avez très bien vu le fil rouge qui relie secrètement ces deux livres en apparence très éloignés l’un de l’autre. Mais comme des symptômes, non. D’abord, parce que le Court traité du design, contrairement à Kierkegaard, écrire ou mourir, n’est pas une étude psychanalytique. Ensuite, parce qu’une étude psychanalytique comme celle que j’ai consacrée à Kierkegaard ne consiste pas à réduire la création à un symptôme ou à voir du symptôme partout. Tout mon effort a consisté au contraire à souligner que la pratique d’écriture de Kierkegaard ne pouvait pas être réduite à une maladie, comme le suggère un mot tel que “graphomanie”, contre lequel j’ai proposé de parler justement d’ “hypergraphie”. En fait, ce qui m’intéresse dans les pratiques de création, c’est plutôt ce en quoi elles nous libèrent et stimulent notre plaisir d’exister. C’est le rôle qu’a joué l’écriture dans la vie de Kierkegaard. C’est peut-être le rôle que joue le design dans la mienne. Et c’est peut-être pourquoi j’ai choisi de définir le design comme “l’art d’enchanter l’existence”.

4°) L’annonce de la publication du Court traité du design a suscité quelques controverses dans la blogosphère. On vous a notamment accusé, n’étant pas designer, de n’être pas qualifié pour “penser” le design à la place de ceux-ci. Que répondez-vous à ces accusations ?

Les philosophes s’entendent souvent dire ce genre de choses et y sont habitués. On reproche aux épistémologues de faire de la théorie de la science sans être scientifiques. On reproche aux esthéticiens de faire de la théorie de l’art sans être artistes. On reproche aux penseurs politiques de réfléchir sur l’État sans être politiciens. Pourquoi ne reprocherait-t-on pas aux philosophes du design de ne pas être designers ? Il est toujours difficile, pour des gens passionnés comme le sont les designers, d’accepter qu’un discours extérieur à leur discipline puisse être porté sur eux. Je crois pourtant qu’il n’y a rien de plus sain et de plus constructif. Philosophes et designers ont beaucoup plus de choses à se dire qu’à ne pas se dire. Et je crois qu’au fond, ils le savent très bien.

Posté par Camille B. 

Commentaires »