Court manifeste pour une histoire de l’art 2.0
Trois questions à Pierre Pigot, l’auteur de “L’assassinat de Mickey Mouse”.
L’envers du décor : Walt Disney comme vous ne l’avez jamais vu !
1°) “L’assassinat de Mickey Mouse” est votre premier livre. Mais vous êtes historien de l’art : pourquoi Walt Disney - et pas Botticelli, Rubens ou Matisse ? D’ordinaire, ce sont plutôt les “pop-critiques” qui s’intéressent aux dessins animés - ou aux créations populaires en général…
Pour un premier livre, choisir Walt Disney plutôt que Botticelli ou Rembrandt, je pense que c’était avant tout une manière de prendre mes distances avec ma discipline : une histoire de l’art « positiviste », à l’école de laquelle j’ai certes été formé, mais qui depuis plusieurs années m’apparaissait de plus en plus critiquable, dans la manière dont elle se satisfaisait de la succession bien sage de ses schémas périodiques clos sur eux-mêmes, mais aussi dont elle ignorait volontairement (et avec le mépris de ce qui se sent menacé) tout ce qui ne pouvait pas être inclus dans le champ immédiatement reconnaissable des beaux-arts, c’est-à-dire toutes les créations dites « populaires » qui sont pourtant notre expérience quotidienne de l’image et du récit, que ce soit au cinéma, à la télévision ou dans des bandes dessinées. Même l’art contemporain, lorsqu’il s’empare de figures populaires, les utilise le plus souvent (dans une optique dite « postmoderne ») comme matériau ironique que son passage dans le white cube de la galerie permet seul de véritablement transformer en œuvre digne de se voir reconnaître comme lieu de pensée, fut-il biaisé (pensez à Roy Lichtenstein).
Walt Disney, pourtant, a bel et bien été un artiste moderniste, un créateur avec une esthétique et une pensée propres – et Eisenstein, qui lui a consacré un livre, avait fort bien compris la révolution visuelle dont il fallait prendre acte dans les aventures en apparence anodines de Mickey. Affirmer que le cinéma, le dessin-animé, la bande dessinée sont notre véritable art contemporain, celui qui forme notre expérience et notre connaissance du monde la plus quotidienne et la plus effective, ce n’est en fin de compte que pousser enfin à leur conclusion logique les thèses que développait, dès les années 1930, Walter Benjamin dans son article « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique ». Les historiens de l’art, tels qu’on les trouve surtout en France dans les musées, ignorent totalement ce domaine populaire quand ils ne le méprisent pas, et pour une raison simple : cette culture populaire représente la plus grande impureté temporelle, une impureté dont ils se défient car une fois introduite dans leurs salles aux parquets cirés, elle reviendrait à complètement perturber toutes les certitudes, rigidités et aveuglements épistémiques sur lesquels a été construite leur approche de l’art – matérialisant, en vérité, ce tourbillon de l’origine, à la fois destructeur et illuminant, dont parle Benjamin dans son Origine du drame baroque allemand.
De mon côté, en marge de mes études si chronologiquement sages qui ne voyaient guère plus loin que la queue de la comète moderniste, je reconnaissais dans des bandes dessinées, ou dans des séries télévisées, de magnifiques réseaux d’images de pensée, auxquels je souhaitais enfin rendre hommage.
Longtemps, je me suis débattu avec ce problème : comment concilier ces deux domaines qui s’ignoraient, « l’officiel » et le « populaire » ? C’est surtout en lisant les magnifiques livres de Pacôme Thiellement, sur Frank Zappa ou Led Zeppelin, que j’ai enfin compris que cette aporie pouvait être dépassée, à partir du moment où la barrière désséchante du « grand art » selon Adorno était abattue et que les modèles temporels se voyaient substituer la longue durée des images de pensée trouvant leur continuité logique, non fossilisée, mais au contraire constamment ravivée, dans la « culture populaire » - où André Franquin dans ses Idées Noires atteint au génie sombre de Goya graveur, où Keiji Nakazawa et son Gen d’Hiroshima réactulisent les archétypes du Picasso de Guernica, et où Walt Disney devient le compagnon logique de Buster Keaton et de Friedrich W. Murnau.
2°) Vous citez Aby Warburg, Walter Benjamin ou Georges Didi-Huberman - entre autres. Y a-t-il des règles de méthode, ou une manière particulière de penser l’histoire de l’art, qui vous a animé au moment de concevoir ce livre ? Est-il la première manifestation d’une nouvelle conception de l’histoire de l’art - indépendamment de la nouveauté de son objet ?
Ces trois noms sont absolument fondamentaux, dans la manière dont ils m’ont mené à reconsidérer toute ma discipline, et surtout dont ils continuent de guider mes projets d’écriture, quel qu’en soit le champ particulier (manga, série télévisée, compositeur classique ou graffiti sur un mur).
Chez Aby Warburg, j’ai découvert à la fois le complexe et fascinant concept de survivance, et l’art de replier les distances temporelles par le montage concomittant des images et des textes : pour Warburg, importaient non pas les vaines et interchangeables classifications de Bernard Berenson (le pape du connoisseurship), mais la mise à jour, presque archéologique, des soubressauts politiques, religieux et même psychiques agitant chaque époque superposée à toutes les autres – des « histoires de fantômes pour grandes personnes » (selon ses termes), dont les médailles, xylographies, documents notariaux, recueils de mauvaise poésie, musiques de cour qui les incarnent forment le rebut ingrat que les musées n’exposent qu’avec réticence (puisque les visiteurs d’expositions ne seront pas enclins à immédiatement les adorer comme on l’attend d’eux devant un nymphéa de Monet).
Chez Walter Benjamin, chacun peut trouver un penseur et un écrivain qui, comme Warburg, n’a jamais rien considéré comme négligeable dans tout ce que son époque lui présentait de neuf, de déconcertant ou d’anodin, depuis les affiches collées sur les murs jusqu’aux romans policiers – une heuristique du chiffonnier qui redécouvre, dans les objets les plus obscurs ou les plus indécis, les transformations décisives de la culture européenne depuis la révolution industrielle. En affirmant dès l’époque du fascime montant qu’au XXe siècle les trois seules catégories qui domineraient le monde visuel seraient les stars, les hommes politiques et les sportifs, Benjamin s’est fait le visionnaire de notre monde des années 2000, où le financement des films est conditionné à la présence de noms bankable, où les images télévisées laissent triompher la mauvaise foi et la vacuité politiciennes, et où les footballeurs sont les derniers héros offerts à la ferveur des nations. En définissant à la même époque les dessins-animés de Mickey comme une gigantesque catharsis des frustrations sociales consécutives au capitalisme industriel, Benjamin avait aussi bien compris qu’aucune image, fut-ce la plus commerciale ou la plus enfantine, ne devait être mise de côté au prétexte de son origine, mais qu’au contraire c’était sans doute chez elle qu’on avait le plus de chance de toucher du doigt les problèmes aussi bien anciens que contemporains.
Enfin, c’est sans doute chez Georges Didi-Huberman - dont l’ouvrage L’Image survivante, sur Warburg, a été une lecture déterminante pour moi- que j’ai appris, loin de l’esthétisation générale de l’art réduit en France à des questions de qualité picturale et d’attributions de noms, à laisser l’Histoire inquiéter les œuvres d’art, avec ses tragédies, ses horreurs, et les traces qu’elles laissent là où les artistes, qu’ils soient peintre ou dessinateur de bande dessinée, ont reconnu son irrépressible prégnance. Il y a quelques années, c’est toute cette inquiétude historique que l’exposition Disney au Grand Palais laissait délibérement de côté : les exaltations novatrices des Roaring Twenties, les préoccupations sociales du New Deal, l’affiliation à la propagande alliée pendant la Guerre, l’aveuglement des grands dessins animés face aux destructions mondiales, c’est tout cela qui était laissé de côté – mais ce sont bien, dans les deux premiers essais de mon livre, les terribles et passionnants fils d’Ariane qui m’ont guidé dans le labyrinthe de ces dessins-animés par centaines.
C’est ainsi que je ne peux plus me satisfaire d’une histoire de l’art du type Untel et son temps ou La peinture française du XIXe siècle (même si j’aurais sans doute bien des choses à dire), un système qui clôturerait l’historien dans une spécialité qui serait son fief, son « pré carré », et dont il ne pourrait plus sortir tout en défendant les autres d’en approcher. Je suis - et me veux- sans spécialité, et dans le cadre d’un projet de livre j’apprends tous azymuts ce dont je pourrais avoir besoin, fut-ce le plus anecdotique, que ce soient les thèmes des romans d’aventures victoriens ou l’ordre de succession dynastique dans la famille impériale japonaise. Ce qui m’intéresse, ce qui m’intrigue, ce qui me pousse à poser des questions aux œuvres de tous bords, c’est désormais comment David Lynch dans Twin Peaks resuscite les visages des madones de Botticelli dans ceux de lycéennes américaines, comment Andreï Tarkovski réactualise (et non pas empreinte) les paysages Caspar David Friedrich (dans Stalker) ou les gestes de Rembrandt (à la fin de Solaris), ou encore comment les lourds et impressionnants costumes colorés des nobles florentins, tels que les a immortalisés Agnolo Bronzino au XVIe siècle, voient leur propos survivre dans notre monde contemporain avec la mode hip-hop des blousons amples. Je ne sais pas si c’est une « nouvelle conception » de l’histoire de l’art (je suis le moins bien placé pour répondre à cette question) – mais c’est en tous cas la méthode que je me suis forgé, et dont j’espère dans un avenir point trop lointain tirer de nouveaux objets d’enquête.
3°) Vous décrivez l’histoire des personnages de Disney comme une tragi-comédie en trois temps : espoir (Mickey), chute (Donald) et rédemption (Picsou). Croyez-vous que la place occupée par Disney dans notre imaginaire soit encore importante ? Croyez-vous que le monde de Disney ait encore du pouvoir sur nous - et si oui, lequel ?
Jusque dans les années 80, Disney occupait une sorte de position dominante dans l’imaginaire occidental, du moins dans la catégorie « dessin animé » ; mais avec l’arrivée en France de l’animation japonaise (produite à peu de frais, et pouvant donc occuper beaucoup de temps d’antenne pour pas cher), puis la diversification des propositions dans le domaine de l’animation (symbolisée par la réussite Pixar), le studio historique ressemble plus à un théâtre dont la grande époque est derrière lui, vivotant sur son répertoire traditionnel, et qui ne parvient plus à attirer l’attention qu’en rachetant aux concurrents les pièces innovantes que ses forces exangues, épuisées, ne lui permettent plus de créer par elle-même. L’animation Disney ne s’est jamais vraiment remise de la mort de Disney en 1966 et de la dislocation des équipes d’animateurs historiques qui s’est ensuivi. La fameuse « Disney Renaissance » des années 90 n’aura été qu’un feu de paille, qui a eu son heure de gloire avec La Belle et la Bête ou Le Roi Lion, mais qui s’est tout aussi vite épuisé (il suffit de voir la laideur et la nullité consternantes de Pocahontas pour le comprendre rapidement).
C’est en ce sens que la question de la place de Disney dans notre imaginaire, et du pouvoir qu’il a pu exercer sur nous, doit être reposée. La situation, aujourd’hui, est celle d’une présence diffuse, qui n’a plus rien d’hégémonique, mais qui n’en continue pas moins d’être effective en bordure de cadre. Disney offrait en son temps une vision moralement manichéenne et littérairement vampirique du monde et des récits qui en constituent la prime connaissance dans notre jeunesse. Ce n’est pas parce qu’elle n’occupe plus les écrans dans toute sa gloire qu’elle a pour autant disparu : en vérité, elle a très certainement transmis ses techniques efficaces et ses solutions moralisantes à la majeure partie des propositions animées qui peuvent voir le jour aujourd’hui en France, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Picasso, dans les années 60, ne pouvait paraît-il pas concevoir qu’un jeune artiste puisse s’inscrire dans l’histoire de la peinture sans devoir passer par lui, Picasso, l’incontournable. Il en est un peu de même pour Disney, qui a fixé des standards dont il est difficile, quand on veut vendre ses images, de s’affranchir – et de ce fait, c’est bien le jeune -ou moins jeune- spectateur qui, au bout de cette chaîne de fabrication marquée par cet indétrônable patronage, continue de faire l’expérience, dans la constitution de son éthique personnelle, de cette influence en sourdine. Mais c’est peut-être à ce titre que le grand succès en France des magnifiques dessins animés de Hayao Miyazaki nous démontre qu’il n’y a rien de fatidique dans cette permanence de l’esprit Disney : avec leur refus des polarités simplistes, leur recréation de l’émerveillement dans l’aventure, mais aussi leur pessimisme misanthrope sous-jascent (et de plus en plus prégnant avec les années), les œuvres de Miyazaki sont l’espoir d’un apprentissage de la complexité, de la sensibilité poétique et presque d’une image-temps animée (qui appelle son spectateur à saisir plutôt qu’à passivement recevoir) qui vient ajouter une lumière nouvelle et encourageante à ce tableau contrasté. Si sa leçon est comprise, alors rien n’est perdu – et l’histoire du dessin animé, on le sait, est “full of surprises”…
Posté par Camille B.

































S'inscrire au flux