Le Monde : Y-C. Zarka revient sur les enjeux liés au débat sur l’immigration
Le philosophe Yves-Charles Zarka revient sur les dangers liés à la stigmatisation de l’immigration dans le journal Le Monde.
Immigration : dans quel monde voulons-nous vivre ?
” La xénophobie développe chez les peuples des passions obscures et malsaines, contraires à la vertu civique et même au sentiment d’humanité, qui peuvent faire le lit de régimes politiques dangereux.”
L’un des paradoxes du problème de l’immigration tient au fait qu’il est perçu à des périodes différentes, dont la nôtre, comme nouveau et d’une urgence encore inconnue, alors qu’il reproduit un schéma quasi identique, jusqu’au vocabulaire employé, depuis les dernières décennies du XIXe siècle. Il y a, en quelque sorte, une structure identique du problème et des arguments récurrents. Ce qui change d’une époque à une autre, c’est le groupe social, ethnique, culturel stigmatisé. Le problème a surgi et ressurgi à des périodes de crises sensibles : les dernières décennies du XIXe siècle qui débouchèrent sur l’Affaire Dreyfus, les années 1930 qui préparent bien des aspects de l’idéologie de Vichy, enfin la période que nous vivons depuis un certain temps déjà avec les crises énergétique, économique et financière, la montée et la persistance du chômage, tout cela redoublé par les effets de la mondialisation des marchés et l’ouverture de nouveaux espaces communicationnels. Sur quoi débouchera la résurgence actuelle du problème de l’immigration ?
Nous ne le savons pas encore. Mais les issues antérieures devraient faire réfléchir tous ceux qui l’instrumentalisent à des fins électorales. La xénophobie développe chez les peuples des passions obscures et malsaines, contraires à la vertu civique et même au sentiment d’humanité, qui peuvent faire le lit de régimes politiques dangereux.
L’un des grands apports des travaux de Gérard Noiriel au problème de l’immigration est d’avoir montré comment ce “problème” s’est constitué dans les dernières décennies du XIXe siècle en même temps qu’apparaissait le vocable “immigration”. Trois dimensions le définissent, dès sa naissance. Premièrement, l’idée que l’immigré est au moins potentiellement dangereux. Selon les cas, il est perçu comme une menace, un adversaire, voire un ennemi intérieur, surtout en cas de conflit extérieur. Quand il n’y a pas de conflit, on verra en lui une menace contre l’identité nationale. Deuxièmement, l’immigré est conçu comme constituant, sur le plan économique, une concurrence déloyale à l’égard des nationaux parce qu’il offre sa force de travail à un moindre prix, ce qui veut dire qu’il aurait un double effet négatif : il prend les emplois des nationaux et il dégrade les conditions sociales. Ces arguments ont été employés contre les Belges et les Italiens à la fin du XIXe siècle. Ils sont revenus il y a quelques années, au sein même de l’Union européenne, à propos du “plombier polonais”. Mais il va de soi que la figure de l’immigré aujourd’hui n’est pas assumée par l’Européen, mais le Maghrébin. Troisièmement, l’immigré est perçu comme ethniquement (culturellement, religieusement, moralement) inassimilable. On a beau lui donner la nationalité française, cela n’en fait pas un vrai Français, mais un Français d’origine étrangère, un corps extérieur, hétérogène à la nation, doté d’une citoyenneté de second rang (susceptible d’être révocable !)
Ces trois dimensions constituent la matrice idéologique des arguments qui stigmatisent l’immigration, mais aussi des fantasmes et des passions qui leur sont associés. Or cette matrice idéologique ne concerne pas exclusivement l’extrême droite, qui en fait bien entendu l’une des ressources principales de son discours, mais aussi certains courants politiques républicains. Le fait qu’aujourd’hui des arguments, habituellement utilisés par l’extrême droite, soient repris par certains partis de la droite républicaine n’est pas une grande surprise lorsqu’on se rappelle des conditions de la naissance du problème de l’immigration sous la Troisième République.
On voit donc comment, dès le départ, les termes du problème de l’immigration relèvent d’une construction idéologique, nullement de la constatation d’un état de fait, qui accrédite la mise en place de mesures à la fois législatives et politico-policières. Prendre la construction idéologique pour la réalité, c’est faire passer l’aveuglement pour de la clairvoyance et donner licence à tous les fantasmes et à toutes les peurs. La peur de l’immigré est parfois d’autant plus forte qu’il y en a moins, voire qu’il n’y en a pas du tout. On connaît bien ce phénomène qui opère également dans le cas de l’antisémitisme qui n’est d’ailleurs pas sans rapport avec celui de l’immigration.
Dans quelle société voulons-nous vivre ?
Je le disais antérieurement, la peur, la xénophobie, l’hostilité à l’égard de celui qui est différent engendrent des sentiments et des passions qui corrompent profondément une société en lui faisant perdre le sens de la vertu civique et même celui d’humanité. Il est contraire aux faits et à la raison de penser que le rejet de l’immigré est compatible avec l’amitié entre les citoyens. Quand la peur se déclenche, quand elle s’étend, on ne sait jusqu’où elle peut aller. Le groupe social dangereux n’est pas immuable, il varie en fonction des circonstances et peut bien tomber sur un autre groupe social également fragile ou sans moyens de se défendre. Avant les immigrés, c’était la classe laborieuse, sans droits et surexploitée, qui était considérée comme dangereuse. Il est illusoire que l’on puisse composer l’amitié et l’hostilité. L’hostilité envahira tout l’espace social par extensions successives.
Je ne dis pas cela pour réclamer l’ouverture des frontières, l’accueil sans limite de “toute la misère du monde”. Je le dis pour empêcher que des fantasmes ne viennent masquer la réalité des faits et pour permettre la recherche de solutions véritables qui tiennent compte des drames que vivent certaines populations. Je posais la question à l’instant de savoir dans quelle société nous voulons vivre, mais cette question ne peut être séparée d’une autre : dans quel monde voulons-nous vivre ?
D’abord l’idée d’une fermeture complète des frontières n’est ni possible, ni souhaitable. Comment imaginer qu’un enfermement sur soi-même autour d’une identité fantasmée pourrait protéger la France contre les dangers qui viendraient de l’extérieur et pourrait lui permettre de retrouver sa grandeur dans le monde ? Le résultat serait exactement inverse. Qu’on se souvienne de l’histoire de l’Espagne au sortir de son Siècle d’Or. Celle-ci s’était refermée sur elle-même pour protéger sa grandeur. Le résultat fut un déclin de quatre siècles qui la fit passer du statut de première puissance du monde à celui de pays sous-développé à la mort de Franco. Est-ce cela que l’on veut ? Le déclin serait même aujourd’hui plus rapide à l’âge de la mondialisation. Mais dire cela, ce n’est pas plaider pour l’abolition des frontières. Soutenir une abolition des frontières serait tomber dans une illusion symétrique de la précédente. Un monde sans frontières serait un désert peuplé d’individus interchangeables. Un cauchemar. Mais les frontières ne sont pas des murs qui doivent nous séparer et nous enfermer, ce sont des lieux d’identification (linguistique, juridique, politique, etc.) mais aussi de passage et de rencontre.
La citoyenneté politique, liée à un territoire national, c’est-à-dire à des frontières historiques déterminées ne doit pas oublier la citoyenneté cosmopolitique, la seule citoyenneté qui soit naturelle et par laquelle nos destins individuels ou nationaux s’inscrivent dans le destin commun de l’humanité.
Il faut donc changer notre vision du monde et dire que le destin d’un peuple ou d’une nation ne peut se concevoir isolément, comme séparé de ce qui l’environne. Comment pourrions-nous être heureux au milieu de populations qui vivent dans la souffrance et la désespérance ? La citoyenneté politique, liée à un territoire national, c’est-à-dire à des frontières historiques déterminées ne doit pas oublier la citoyenneté cosmopolitique, la seule citoyenneté qui soit naturelle et par laquelle nos destins individuels ou nationaux s’inscrivent dans le destin commun de l’humanité. Ce souci de l’inscription de notre destin dans celui de l’humanité, de notre pays dans celui de la terre, n’est pas une grande illusion, une vision utopiste du monde. C’est au contraire le réalisme le plus radical qui l’appelle. Plus rien de ce qui nous concerne ne peut être directement ou indirectement isolé de ce qui se passe dans le monde. Considéré ainsi, ce qu’on a appelé le “problème” de l’immigration peut prendre une tout autre signification.
Yves Charles Zarka est directeur de la revue Cités (PUF). Derniers ouvrages publiés La destitution des intellectuels, aux éditions des PUF, 2010 et Repenser la démocratie, Armand Colin, 2010.




















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Le Mouvement ATD Quart Monde, dont je suis le délégué national pour la France, a reçu il y a quelques mois la revue Cités intéressée par notre combat pour faire reconnaitre la discrimination pour origine sociale par la Halde, par le gouvernement et par nos concitoyens. La Halde ayant fait une résolution dans ce sens avant de disparaitre plusieurs media ont sollicité des interviews auprès de nous. Marie-Anne Lescourret, redactrice en Chef adjointe est venue interviewer Pierre Yves Madignier président d’ATD Quart Monde et moi même.
Puis plusieurs militants de soutien à l’immigraton, et anti racistes nous ont interpellé sur cet article. En effet Marie-Anne Lescourret a ajouté à l’entretien un titre surprenant “sortir de l’ethnicité”. Ce titre, ajouté à la selection des idées retenues par elle pour l’article qu’elle a écrit suite à ces entretiens, détourne toute notre démarche de son sens. Et cela mérite d’être corrigé.
Il nous parait fondamental de faire comprendre l’idée que les personnes démunies sont discriminées simplement sur des signes visibles de pauvreté (visibles sur le corps ou dans les dossiers); ainsi l’adresse, le fait de recevoir une allocation, mais aussi le prénom, le visage, la manière de parler des milieux les plus modestes, tant pointées du doigt pendant toute cette campagne, amènent de plus en plus souvent à des discriminations (à l’emploi, au logement, à l’orientation choisie à l’école etc…) Il existe une forme de mépris social envers les pauvres quelle que soit leur couleur. A tout expliquer les injustices par l’ethnicité, ou le genre comme l’ont fait longtemps les Etats Unis, les rapports de classes, et plus précisément le mépris social sont ignorés. La confusion entre mépris social et racisme risque d’augmenter le racisme et la division.
Il n’en reste pas moins que les deux formes de mépris humain: racisme et mépris social existent, sont à combattre et d’autant plus fortement que l’histoire des relations de classe, et l’histoire des relations avec les pays anciennement colonisés sont occultées, ne sont pas travaillées comme une mémoire douloureuse dont il faut se libérer.
Aussi induire qu’ATD Quart Monde voudrait amener le débat à “sortir de l’ethnicité” est une carricature et une provocation inutile au moment où les étrangers et les personnes en situation de grande pauvreté sont également stigmatisées et montée systématiquement les unes contre les autres.
Nous avons constaté que la Revue Cités n’en est pas à son premier coup de carricature et de controverse sur ce sujet. Pour quelle raison? Dans quel but?
Nous tenons ici à réaffirmer que les mépris pour l’immigré et le mépris pour le pauvre, si il est utile de ne pas les confondre, il est indispensable de les reconnaitre tous les deux et de les dénoncer avec autant de force l’un que l’autre.
Nous saisissons ce blog comme un espace de droit de réponse et suggérons à ses lecteurs la lecture d’ une courte étude faite par ATD Quart Monde et ses parternaires sur les idées reçues sur les personnes en situations et les immigrés montrant qu’elles sont les unes comme les autres utilisées froidement comme bouc émissaire, et qu’on peut se permettre de dire publiquement sur elles des faits complètement faux, car elles ne répondront pas. Ces “idées reçues” ont très largement circulé pendant la campagne éléctorale, rediffusées par de nombreux media et organisations.
Nous vous invitons à les lire sur
http://www.atd-quartmonde.fr/Les-idees-fausses-ca-suffit
Nous espérons une réponse de la revue Cités
Bruno Tardieu
délégué national ATD Quart Monde- France
Réponse à l’intervention de Bruno Tardieu dans le blog des Intempestifs du 8 Mai 2012, à propos de l’entretien réalisé avec lui-même et P.Y.Madignier et publié dans Cités 46 sur l’immigration – juillet 2011.
- Le 7 février 2011, j’ai été reçue par Monsieur Madignier et Monsieur Tardieu dans les bureaux d’ATD Quart monde. Seul Monsieur Tardieu s’est exprimé, au cours d’un entretien enregistré.
- Le 10 février 2011, à 10h24, j’ai envoyé une transcription de cet entretien à ATD avec, entre autre message, la phrase suivante « peut-être pouvez vous me donner une phrase de plus sur la critique ATD du critère de l’ethnicité »
- Le 10 février, à 10h 26, j’ai envoyé de nouveau cet entretien à ATD, sous un autre mode, m’assurant que cette transcription était bien parvenue à ses destinataires.
- Ces deux messages avec leur attachement sont restés sans réponse et sans indication de non distribution. Pourtant les termes de Bruno Tardieu « sortir de l’ethnicité » étaient présents dans cette transcription.
Le 16 mars, j’ai demandé à l’attachée de presse d’ATD de me fournir les CV courts des deux intervenants, comme il est d’usage pour Cités. Monsieur Tardieu n’a pas jugé bon de revenir sur le texte que je lui avais envoyé.
Sa réaction me surprend :
- J’ai largement manifesté ma bonne volonté en lui faisant parvenir le résultat de notre rencontre, et en lui donnant la possibilité d’effectuer des changements, d’apporter des précisions
- L’ensemble du dossier Immigration répond à une tendance très humaniste, à une volonté de compréhension vis-à-vis des immigrés, et je ne comprends pas ni pourquoi ni comment Monsieur Tardieu veut nous prêter des intentions malfaisantes, une volonté de « caricature » et de provocation, surtout dans un article d’une vingtaine de pages, assez développé donc, pour autoriser l’explication et la nuance et dont, je le répète, il avait eu connaissance avant publication.
- Je renvoie Monsieur Tardieu à ses propres termes, et cette fois dans son texte du blog – « A tout expliquer les injustices par l’ethnicité ou le genre […] les rapports de classe et plus précisément le mépris social sont ignorés ». Je n’aurais pas choisi cette syntaxe, mais Monsieur Tardieu semble bien redire que l’important est l’aide à apporter aux gens qui en ont besoin, sans distinction d’origine ethnique.
Dans mon premier email (10h24) du 10 février, j’annonçais l’envoi de Cités 44, afin de fournir à mes interlocuteurs un exemple de notre revue, qu’ils ne connaissaient pas. Il semble que depuis Monsieur Tardieu en soit devenu familier, mais peut-être sans remarquer que
- les articles très développés des philosophes et historiens (en majorité universitaires) les placent à l’abri de la caricature
- dont la revue est également protégée par la longueur de ses dossiers, (7 articles en moyenne) propices de ce fait à la controverse entre les auteurs, ce qui est aussi le moyen d’exposer des opinions qui se nuancent mutuellement.
Je ne comprends pas cette volonté de polémique, ce désir de prêter des intentions malveillantes à qui au contraire vous a donné toutes les possibilités de précision et de modification.
Marie-Anne Lescourret
Rédactrice en chef adjointe de Cités
À la réponse dûment argumentée, par référence à des faits et pas seulement à des interprétations, de Marie-Anne Lescourret, je tiens à ajouter, comme directeur de la revue, que tous les articles ou interviews publiés par Cités sont envoyés pour relecture aux auteurs. Si Monsieur Bruno Tardieu ou Monsieur Madignier avait eu une objection sur quelque aspect de la transcription de l’entretien donné à Cités, nous en aurions évidemment tenu compte. C’est pourquoi la réaction du premier au texte paru dans Cités est proprement incompréhensible. Cela d’autant plus qu’elle est bien tardive. Le numéro de Cités sur l’immigration est paru en mai 2011, Monsieur Tardieu en a reçu à la parution un exemplaire. Pourquoi n’a-t-il pas réagi au moment de la réception de la revue ? Pourquoi a-t-il attendu le 8 mai 2012 pour livrer ce commentaire calomnieux ? Nous laissons aux lecteurs la liberté d’en juger. Il ne faudrait pas que les luttes internes à ATD Quart Monde soient projetées sur les organes qui donnent la parole à cette association.
Sur le fonds en quoi l’expression « sortir de l’ethnicité » manifesterait-elle un mépris pour les immigrés ? N’est-elle pas au contraire la condition pour montrer la racine sociale de la stigmatisation de ceux-ci ? Le numéro de Cités a été largement salué partout. Il suffit de s’y référer en lisant simplement l’article que j’ai publié dans Le Monde à ce sujet, article qui se trouve au-dessus de la réaction attristante de Monsieur Tardieu. Chaque lecteur pourra juger par lui-même.
Yves Charles Zarka
Directeur de la revue Cités.