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Les intempestifs, le blog de l’équipe de la revue Cités

photo-groupe-cites-2011Cités est une revue trimestrielle qui se propose d’interroger d’un point de vue philosophique les grandes transformations des sociétés actuelles. L’ambition intellectuelle de cette revue vise à associer le retour au réel et l’ouverture au possible.

Par le retour au réel, on s’efforce de décrire et d’analyser les faits sociaux, politiques ou économiques dans toute leur épaisseur. Le travail de réflexion est donc risqué dans des domaines en général peu fréquentés par les philosophes.

Par l’ouverture au possible, on fait intervenir une dimension critique, en creusant, par l’analyse et l’évaluation, des brèches dans la rigidité du réel qui sont aussi des accès à des figures du possible…la suite

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Le Monde : Y-C. Zarka revient sur les enjeux liés au débat sur l’immigration

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Le philosophe Yves-Charles Zarka revient sur les dangers liés à la stigmatisation de l’immigration dans le journal Le Monde.

Immigration : dans quel monde voulons-nous vivre ?

zarka

” La xénophobie développe chez les peuples des passions obscures et malsaines, contraires à la vertu civique et même au sentiment d’humanité, qui peuvent faire le lit de régimes politiques dangereux.”

L’un des paradoxes du problème de l’immigration tient au fait qu’il est perçu à des périodes différentes, dont la nôtre, comme nouveau et d’une urgence encore inconnue, alors qu’il reproduit un schéma quasi identique, jusqu’au vocabulaire employé, depuis les dernières décennies du XIXe siècle. Il y a, en quelque sorte, une structure identique du problème et des arguments récurrents. Ce qui change d’une époque à une autre, c’est le groupe social, ethnique, culturel stigmatisé. Le problème a surgi et ressurgi à des périodes de crises sensibles : les dernières décennies du XIXe siècle qui débouchèrent sur l’Affaire Dreyfus, les années 1930 qui préparent bien des aspects de l’idéologie de Vichy, enfin la période que nous vivons depuis un certain temps déjà avec les crises énergétique, économique et financière, la montée et la persistance du chômage, tout cela redoublé par les effets de la mondialisation des marchés et l’ouverture de nouveaux espaces communicationnels. Sur quoi débouchera la résurgence actuelle du problème de l’immigration ?

Nous ne le savons pas encore. Mais les issues antérieures devraient faire réfléchir tous ceux qui l’instrumentalisent à des fins électorales. La xénophobie développe chez les peuples des passions obscures et malsaines, contraires à la vertu civique et même au sentiment d’humanité, qui peuvent faire le lit de régimes politiques dangereux.

L’un des grands apports des travaux de Gérard Noiriel au problème de l’immigration est d’avoir montré comment ce “problème” s’est constitué dans les dernières décennies du XIXe siècle en même temps qu’apparaissait le vocable “immigration”. Trois dimensions le définissent, dès sa naissance. Premièrement, l’idée que l’immigré est au moins potentiellement dangereux. Selon les cas, il est perçu comme une menace, un adversaire, voire un ennemi intérieur, surtout en cas de conflit extérieur. Quand il n’y a pas de conflit, on verra en lui une menace contre l’identité nationale. Deuxièmement, l’immigré est conçu comme constituant, sur le plan économique, une concurrence déloyale à l’égard des nationaux parce qu’il offre sa force de travail à un moindre prix, ce qui veut dire qu’il aurait un double effet négatif : il prend les emplois des nationaux et il dégrade les conditions sociales. Ces arguments ont été employés contre les Belges et les Italiens à la fin du XIXe siècle. Ils sont revenus il y a quelques années, au sein même de l’Union européenne, à propos du “plombier polonais”. Mais il va de soi que la figure de l’immigré aujourd’hui n’est pas assumée par l’Européen, mais le Maghrébin. Troisièmement, l’immigré est perçu comme ethniquement (culturellement, religieusement, moralement) inassimilable. On a beau lui donner la nationalité française, cela n’en fait pas un vrai Français, mais un Français d’origine étrangère, un corps extérieur, hétérogène à la nation, doté d’une citoyenneté de second rang (susceptible d’être révocable !)

Ces trois dimensions constituent la matrice idéologique des arguments qui stigmatisent l’immigration, mais aussi des fantasmes et des passions qui leur sont associés. Or cette matrice idéologique ne concerne pas exclusivement l’extrême droite, qui en fait bien entendu l’une des ressources principales de son discours, mais aussi certains courants politiques républicains. Le fait qu’aujourd’hui des arguments, habituellement utilisés par l’extrême droite, soient repris par certains partis de la droite républicaine n’est pas une grande surprise lorsqu’on se rappelle des conditions de la naissance du problème de l’immigration sous la Troisième République.

On voit donc comment, dès le départ, les termes du problème de l’immigration relèvent d’une construction idéologique, nullement de la constatation d’un état de fait, qui accrédite la mise en place de mesures à la fois législatives et politico-policières. Prendre la construction idéologique pour la réalité, c’est faire passer l’aveuglement pour de la clairvoyance et donner licence à tous les fantasmes et à toutes les peurs. La peur de l’immigré est parfois d’autant plus forte qu’il y en a moins, voire qu’il n’y en a pas du tout. On connaît bien ce phénomène qui opère également dans le cas de l’antisémitisme qui n’est d’ailleurs pas sans rapport avec celui de l’immigration.

Dans quelle société voulons-nous vivre ?

Je le disais antérieurement, la peur, la xénophobie, l’hostilité à l’égard de celui qui est différent engendrent des sentiments et des passions qui corrompent profondément une société en lui faisant perdre le sens de la vertu civique et même celui d’humanité. Il est contraire aux faits et à la raison de penser que le rejet de l’immigré est compatible avec l’amitié entre les citoyens. Quand la peur se déclenche, quand elle s’étend, on ne sait jusqu’où elle peut aller. Le groupe social dangereux n’est pas immuable, il varie en fonction des circonstances et peut bien tomber sur un autre groupe social également fragile ou sans moyens de se défendre. Avant les immigrés, c’était la classe laborieuse, sans droits et surexploitée, qui était considérée comme dangereuse. Il est illusoire que l’on puisse composer l’amitié et l’hostilité. L’hostilité envahira tout l’espace social par extensions successives.

Je ne dis pas cela pour réclamer l’ouverture des frontières, l’accueil sans limite de “toute la misère du monde”. Je le dis pour empêcher que des fantasmes ne viennent masquer la réalité des faits et pour permettre la recherche de solutions véritables qui tiennent compte des drames que vivent certaines populations. Je posais la question à l’instant de savoir dans quelle société nous voulons vivre, mais cette question ne peut être séparée d’une autre : dans quel monde voulons-nous vivre ?

D’abord l’idée d’une fermeture complète des frontières n’est ni possible, ni souhaitable. Comment imaginer qu’un enfermement sur soi-même autour d’une identité fantasmée pourrait protéger la France contre les dangers qui viendraient de l’extérieur et pourrait lui permettre de retrouver sa grandeur dans le monde ? Le résultat serait exactement inverse. Qu’on se souvienne de l’histoire de l’Espagne au sortir de son Siècle d’Or. Celle-ci s’était refermée sur elle-même pour protéger sa grandeur. Le résultat fut un déclin de quatre siècles qui la fit passer du statut de première puissance du monde à celui de pays sous-développé à la mort de Franco. Est-ce cela que l’on veut ? Le déclin serait même aujourd’hui plus rapide à l’âge de la mondialisation. Mais dire cela, ce n’est pas plaider pour l’abolition des frontières. Soutenir une abolition des frontières serait tomber dans une illusion symétrique de la précédente. Un monde sans frontières serait un désert peuplé d’individus interchangeables. Un cauchemar. Mais les frontières ne sont pas des murs qui doivent nous séparer et nous enfermer, ce sont des lieux d’identification (linguistique, juridique, politique, etc.) mais aussi de passage et de rencontre.

La citoyenneté politique, liée à un territoire national, c’est-à-dire à des frontières historiques déterminées ne doit pas oublier la citoyenneté cosmopolitique, la seule citoyenneté qui soit naturelle et par laquelle nos destins individuels ou nationaux s’inscrivent dans le destin commun de l’humanité.

Il faut donc changer notre vision du monde et dire que le destin d’un peuple ou d’une nation ne peut se concevoir isolément, comme séparé de ce qui l’environne. Comment pourrions-nous être heureux au milieu de populations qui vivent dans la souffrance et la désespérance ? La citoyenneté politique, liée à un territoire national, c’est-à-dire à des frontières historiques déterminées ne doit pas oublier la citoyenneté cosmopolitique, la seule citoyenneté qui soit naturelle et par laquelle nos destins individuels ou nationaux s’inscrivent dans le destin commun de l’humanité. Ce souci de l’inscription de notre destin dans celui de l’humanité, de notre pays dans celui de la terre, n’est pas une grande illusion, une vision utopiste du monde. C’est au contraire le réalisme le plus radical qui l’appelle. Plus rien de ce qui nous concerne ne peut être directement ou indirectement isolé de ce qui se passe dans le monde. Considéré ainsi, ce qu’on a appelé le “problème” de l’immigration peut prendre une tout autre signification.

Yves Charles Zarka est directeur de la revue Cités (PUF). Derniers ouvrages publiés La destitution des intellectuels, aux éditions des PUF, 2010 et Repenser la démocratie, Armand Colin, 2010.

> Lire l’article sur le site Lemonde.fr

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France Inter Journal 3D : La jeunesse se révolte

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Yves Charles Zarka invité de l’émission JOURNAL 3D de Stéphane Paoli sur France Inter ce dimanche 29 mai.

Thèmes de l’émission : La nouvelle vague. La Terre est-elle encore constructible?

La nouvelle vague

Retour sur le mouvement générationnel qui s’élève un peu partout dans le monde. Que dire de ces jeunes qui se mobilisent en Tunisie, en Egypte mais aussi en Espagne ? Comment lire et analyser cette révolte ?

Cécile Van de Velde
sociologue, maître de conférences à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, auteur notamment de “Devenir adulte : sociologie comparée de la jeunesse en Europe” (PUF, 2008).

Yves Charles Zarka
philosophe, professeur à la Sorbonne, Université Paris Descartes. On lui doit notamment ces deux derniers ouvrages : “Repenser la démocratie” (Armand Colin, 2010), et “La destitution des intellectuels” (PUF, 2010).

Michel Aglietta
professeur d’économie à l’Université Paris Nanterre, conseiller au CEPII (Centre d’Etudes Prospectives et d’Informations Internationales).
Il est également l’auteur de nombreux ouvrages, dont : “La crise : les voies de sortie” (Michalon, 2010), “Crise et rénovation de la finance”, avec Sandra Rigot (Odile Jacob, 2009), ou encore “La monnaie entre violence et confiance”, avec André Orléan (Odile Jacob, 2002).

> Ecouter l’émission

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Le pouvoir sur le savoir

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Qui veut prendre le pouvoir sur le savoir ? Le Soir mène l’enquête auprès d’Yves-charles Zarka.

Ce jeudi, lors de la conférence qu’il donnera à l’ULB dans le cadre du cycle Cultures d’Europe, dont Le Soir est partenaire (1), le philosophe français Yves Charles Zarka se donnera pour tâche de montrer comment les gouvernements ont toujours la tentation de soumettre la vérité à leur loi.

 

À quand remonte cet intérêt du pouvoir pour le savoir ?

On a longtemps pensé que le pouvoir était indifférent au savoir, parce que le savoir n’était accessible qu’à une petite minorité de savants et n’avait guère d’influence sur les choix politiques. L’un des plus grands penseurs politiques modernes Thomas Hobbes disait ainsi que la science est un petit pouvoir, par opposition à l’éloquence qui peut donner l’illusion du savoir au plus grand nombre. Pour cette raison l’éloquence est, disait-il, un grand pouvoir : elle a une grande influence sur l’opinion. Le pouvoir, en effet, s’intéresse à l’opinion parce qu’elle est la reine du  monde, c’est elle qui peut accréditer ou discréditer un pouvoir. Cela a toujours été vrai et l’est encore plus dans un régime démocratique où les instituts de sondage passent leur temps à mesurer l’opinion, à en repérer les infléchissements, parfois jusqu’à l’absurde. Mais le savoir, qui s’en   soucie, mis à part ceux qui le font ou ceux qui s’y intéressent ? En vérité, à l’opposé de ce qui vient d’être dit, le pouvoir n’a jamais été indifférent au savoir au moins pour deux raisons. La première tient à ce qu’il trouve dans le savoir des ressources pour se justifier. Le pouvoir, à cet égard, instrumentalise le savoir. Mais, il va même au-delà, jusqu’à avoir la prétention exorbitante de fournir en quelque sorte la norme du savoir, la norme du vrai. S’insinuer jusqu’à soumettre la vérité à sa loi, c’est une très grande tentation pour le pouvoir.

Du pouvoir totalitaire ?…

Oui, mais il ne faut pas croire que les régimes démocratiques sont totalement immunisés contre ce genre de tentation. Il ne s’agit  évidemment pas pour eux d’imposer un dogme ou d’instituer comme vrai ce qui ne l’est pas et qui serait immédiatement contesté. Le pouvoir   en régime démocratique est beaucoup plus subtil… la suite

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Genre et Sexe

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Cités 2011 - n°44

Éditorial

Un féminisme sans femme

Yves Charles Zarka

« Il faut détruire politiquement, philosophiquement et symboliquement les catégories d’ “homme” et de “femme” » Monique Wittig (La pensée straight, éditions Amsterdam, 2007, p.13). « Car il n’y a pas de sexe. Il n’y a de sexe que ce qui est opprimé et ce qui opprime. C’est l’oppression qui crée le sexe non l’inverse » (ibid., p. 36).
« L’hétérosexualité est le règne politique sous lequel nous vivons, fondé sur l’esclavagisme des femmes »
(ibid., p. 13).
« En conséquence, le genre n’est pas à la culture ce que le sexe est à la nature ; le genre, c’est aussi l’ensemble des moyens discursifs/culturels par quoi la ‘nature sexuée’ ou un ’sexe naturel’ est produit et établi dans un domaine prédiscursif » (Judith Butler, Trouble dans le genre. Féminisme et subversion
de l’identité, Paris, La Découverte, 2005, p. 69).

Telle est la manière dont la pensée postmoderne remet en cause la pensée moderne ! Celle-ci avait affirmé l’existence d’un sexe et d’un genre féminin, d’une sexualité féminine aussi, contre leur négation traditionnelle. A la croyance ancienne de l’existence d’un seul sexe, le masculin (la forme), dont le féminin n’était que la contrepartie (la matière), la pensée moderne a opposé la dualité, donc à la fois la différence des sexes et l’égalité des genres. C’est sur ce fondement que se sont établis les revendications d’émancipation des femmes, la lutte contre l’oppression et le confinement social domestique, l’extension du droit de vote, la reconnaissance des femmes comme sujet de plein droit pour les actes civils, l’abolition de la figure du pater familias, l’affirmation du droit des femmes sur leur propre corps, le droit à l’avortement, etc. Les modifications les plus fondamentales dans l’existence et la représentation sociale des femmes ont été réalisées - et doivent continuer à l’être, car la situation n’est nullement idyllique ici, et l’est encore moins ailleurs - par le féminisme (pris au sens large) qui présupposait l’existence, l’autonomie et la représentation des femmes. la suite

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Socialismes : y revenir ?

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Cités 2010 - n°43

Éditorial

Socialisme : le grand défi

Yves-Charles ZARKA

« Le socialisme contemporain a la nature d’un réflexe, il ne contient pas de principe créateur. Il est la chair de la chair de la société bourgeoise et capitaliste, c’est un phénomène intérieur à celle-ci, dont la structure et les mouvements internes le déterminent entièrement. Il reste spirituellement sur le même plan. Le socialisme est bourgeois jusque dans sa profondeur et il ne s’élève jamais au-dessus du sentiment, ni des idéaux bourgeois de l’existence. Il veut seulement que l’esprit bourgeois soit étendu à tous, qu’il devienne universel et fixé dans les siècles des siècles, définitivement rationalisé, stabilisé, guéri des maladies qui le minent et délivré des reliquats de son principe irrationnel ». Ce texte, qui ne peut laisser aucun socialiste indifférent, est de Nicolas Berdiaev. Écrit en 1918, il fut publié en 1923 dans un volume intitulé La philosophie de l’inégalité . Quels que soient les principes spirituels et religieux auxquels l’auteur adhère et à partir desquels il formule cette critique du socialisme, il n’est pas possible d’en négliger la portée. On peut même aller plus loin et considérer que Berdiaev met le doigt sur la question névralgique du socialisme, à partir de laquelle il est possible de formuler le grand défi auquel le socialisme a été confronté dans ses figures historiques, et l’est encore plus vivement peut-être aujourd’hui. On peut décliner ce grand défi sous forme de questions : le socialisme véhicule-t-il d’autres idéaux que ceux de la société capitaliste et bourgeoise ? A-t-il d’autres finalités que d’étendre l’esprit bourgeois à tous ? Constitue-t-il une véritable alternative au capitalisme ou n’en est-il qu’une version utopique (c’est-à-dire impossible) : un capitalisme sans contradictions, sans exploitation et sans injustice ?…la suite

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Retour sur événements

hs-2Cités 2010 - Hors-série n°2

Éditorial

L’accélération du temps

Yves-Charles Zarka

Qu’est-ce qu’un événement ? Un événement, de manière générale, est ce qui arrive. Si l’on s’en tient là n’importe quel fait, action, rencontre ou effet est un événement. Ainsi, l’effet produit par le choc de deux corps est un événement. Mais il n’est pas possible de s’en tenir à cette première caractérisation, car ce que nous considérons ordinairement comme un événement est au contraire ce qui sort de l’ordinaire, du commun ou du répétitif. Certains vont même jusqu’à définir l’événement par l’exception, une exception quasi absolutisée qui n’entre dans aucun cadre conceptuel ou mémoriel ancien. L’événement tiendrait alors à ce qu’il excède nos ressources historiques, politiques et philosophiques pour être penser. L’événement serait ce qui change le monde et ouvre de nouvelles possibilités. C’est la définition qu’Alain Badiou en donne : « un événement pour moi, c’est quelque chose qui fait apparaître une possibilité qui était invisible ou même impensable ». Par bien des côtés, l’événement peut apparaître comme une forme sécularisée du miracle. Un miracle sans Dieu. Le même Badiou verse parfois, même s’il le dénie, dans cette théologie séculière :
« cette vision de ma philosophie qui tend à identifier purement et simplement vérité et événement n’est qu’un court-circuit…la suite

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Voyages inédits dans la pensée contemporaine

hs-inedits-1-mosaiqueCités 2010 - Hors-série n°1

Éditorial

L’aventure de la pensée

Yves-Charles Zarka

La pensée est une aventure. La seule peut-être aujourd’hui à découvrir des espaces nouveaux. Longtemps les penseurs, philosophes, romanciers ou poètes ont fait de la découverte du monde, donc du voyage au-delà de son lieu de naissance ou de résidence, une façon d’ouvrir la pensée à des territoires nouveaux, à la découverte de l’inconnu et de l’imprévu et à la reconsidération des choses à partir du point de vue de l’autre. Le voyage, qu’il fût réel ou imaginaire, était un élément indispensable du renouvellement de soi. Il l’était pour Montaigne ou Bacon, Montesquieu ou Stendhal, Goethe ou Benjamin, et beaucoup d’autres. Bien entendu, le voyage garde aujourd’hui ce statut. Il est essentiel à la pensée dans la mesure où il arrache celle-ci à l’autochtonie.

Penser, c’est en effet s’arracher et non résider, c’est aller voir ailleurs et non demeurer ici, c’est revenir après avoir fait l’expérience de l’étrangeté du monde. La pensée ne pense qu’en se déterritorialisant. Rester chez soi, dans son pré carré ou son chemin forestier, c’est risquer de manquer la dimension de l’altérité, finir par croire que son territoire, sa race, sa langue sont les lieux naturels de l’authenticité et de la vérité. C’est là que la pensée peut sombrer dans le désastre. Nous le savons d’expérience. Le penseur par essence est citoyen du monde, cosmopolite. Nous le savons depuis Platon : le philosophe, c’est l’Étranger… la suite

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Utopies

borabora200

Cités 2010 - n°42

Éditorial

Il n’y a plus d’ailleurs

Yves-Charles ZARKA

« En vertu de quoi la catégorie de l’Utopique possède donc à côté de son sens habituel et justement dépréciatif, cet autre sens qui, loin d’être nécessairement abstrait et détourné du monde, est au contraire centralement préoccupé du monde : celui du dépassement de la marche naturelle des événements » (Ernst Bloch, Le Principe Espérance, I, Paris, 1976, Gallimard, p.20) « Il n’y a guère, même parmi les économistes bourgeois, un savant sérieux pour nier qu’il soit possible, au moyen des forces actuelles de production, tant matérielles qu’intellectuelles, de supprimer la faim et la misère, et que l’état présent des choses soit dû à l’organisation socio-politique du monde » (Herbert Marcuse, La fin de l’utopie, Paris, Editions Delachaux et Niestlé S.A./Seuil, Neuchâtel/Paris, 1968, p. 10). Le Monde Moderne a été inauguré par deux livres aux perspectives opposées, publiés simultanément dans les premières années du XVIème siècle : Le Prince de Machiavel et l’Utopie de Thomas More. Il s’est clos avec l’effondrement de toutes les tentatives, collectivistes ou libérales, de réaliser l’utopie dans l’histoire. C’est sur ce commencement et cette fin que je voudrais réfléchir ici, dans la mesure où elles engagent le statut de l’utopie. On parle souvent d’utopie de manière générale et imprécise pour qualifier toute conception de la société ou de l’Etat considérée comme un idéal irréalisable. La République de Platon est ainsi caractérisée couramment comme la première utopie philosophique. Mais cet usage de la notion d’utopie est tout à fait illégitime, parce que si l’u-topie, c’est selon son étymologie même, le sans-lieu…la suite

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Capitalismes : en sortir ?

kapital

Cités 2010 - n°41

Éditorial

Le capitalisme, une étrange séduction

Yves Charles Zarka

Exploitation, captation, domination, corruption, destruction, aliénation, accumulation, marchandisation, et aussi avidité, rapacité, rivalité, insensibilité, inégalité, et encore abus, culte de l’argent, pulsion de mort…, j’en passe et des meilleurs. Tels sont les mots du capitalisme. C’est en effet ainsi que, très généralement, pour ne pas dire universellement, on définit le capitalisme comme système économique de production, d’échange et de consommation, comme structure de domination de classe et comme régime symbolique de codes et de conduites. Les mots du capitalisme signifient donc des maux. Quand je dis qu’il s’agit d’une façon très largement partagée de désigner le capitalisme, je ne veux pas dire que tout le monde rejette ce système. Car si c’était le cas, le capitalisme aurait disparu depuis longtemps. Cela veut dire simplement que ceux qui y voient des avantages et donc le soutiennent - il en est même qui en font l’éloge - savent bien que la réalité n’est pas celle qu’ils veulent faire accréditer. Toute défense du capitalisme est biaisée. Elle ne dit qu’un aspect des choses et vise à faire prévaloir un intérêt réel ou illusoire de classe, de position, de situation, comme on voudra. D’une certaine manière, on pourrait dire que l’imposture et l’usurpation que Rousseau, dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes et non dans le Contrat social, avait décryptées au fondement de la propriété et de la société, auraient percé en fait le secret de la société en régime capitaliste : un pacte où les riches dupent les pauvres en légitimant l’inégalité réelle (la conservation et l’accroissement de leurs richesses) contre une égalité juridique vide. Nous avons tous les mêmes droits, disent les riches. Belle baliverne !… la suite

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